Inner Space - Nathalie Bachand recommande

20 - 26 May 2020

  • Pour Inner Space, nous avons demandé à des artistes, commissaires et critiques de nous recommander 10 coups de coeur artistiques. 
  • À vous de découvrir ce que nous propose la commissaire Nathalie Bachand cette semaine!

Cette sélection rassemble des coups de cœurs récents, à l’exception d’une exposition de 2011. Il s’agit d’œuvres et pratiques qui m’ont marqué dans mes réflexions comme commissaire et qui ont bousculé ma vision du monde ces dernières années. On peut sûrement conclure qu’il en ressort un attrait pour l’étrange, l’extrême, l’humour noir et les récits dystopiques (c’est ok, j’assume tout cela) ; et la manière dont tout cela nous parle du monde dans lequel on vit actuellement.  

(Ps : Choix très difficile dans la mesure où l’exercice se voulait sans critères ni balises, j’aurais facilement doublé ou triplé cette sélection de « best of », et quadruplé s’il avait été question de revisiter les œuvres qui m’ont marqué depuis les premiers jours de mon histoire d’amour avec l’art).

 

Make Me Up (2018), Rachel Maclean

http://www.rachelmaclean.com/make-me-up-film/

Le travail de l’artiste écossaise Rachel Maclean est l’une de mes plus récentes découvertes. Tombée par hasard sur l’un de ses films – Feed Me! (2015) –, dans le cadre de l’exposition « You » présentant des œuvres de la collection Lafayette Anticipations au Musée d’art moderne de Paris en décembre dernier, j’ai passé la dernière heure de ma visite à regarder le film. À 18h le gardien est venu me dire que je devais quitter, le musée fermait… Je n’avais pas eu le temps de voir le reste de l’expo. Pur bonheur donc, lorsqu’il y a trois semaines Vidéographe a annoncé qu’il allait diffuser le film Make Me Up (2018) que je ne connaissais pas (en plus de la courte vidéo Eyes 2 Me de 2015) et d’une entrevue avec l’artiste.

J’estime que le travail de Rachel Maclean est absolument essentiel dans le paysage artistique actuel, peu importe l’affinité esthétique ou pas. C’est sans compromis et sans complaisance ; politique et critique tout à la fois ; débordant d’un humour grinçant, très noir ; une posture féministe assumée ; elle fait un usage subversif et brillant des codes et outils numériques, autant du point de vue de la narration que de la création elle-même. Côté artistique : elle est entièrement maître d’œuvre de ses films (écriture, scénarios, design, décors, etc), en plus d’y jouer la plupart des personnages principaux. Une plongée dans des projections dystopiques surréalistes qui nous forcent à voir le monde avec une certaine clarté, mais sous une lumière noire. 

 

Chthonic Rites (2019), Wesley Goatley

http://www.wesleygoatley.com/chthonic-rites/

Cette installation de l’artiste anglais Wesley Goatley est mon plus récent coup de cœur. Vue dans le cadre de CTM 2020 en février dernier à Berlin, j’ai été enthousiasmée autant par l’idée elle-même que le résultat en terme artistique. Déjà le choix de présenter l’œuvre au fond d’un espace d’entreposage un peu fouillis m’a semblé absolument parfait : les limites de l’installation devenant floues et créant un effet d’amalgame avec la « vraie vie ». L’œuvre elle-même : un bureau avec dessus le bazar habituel – crayons, papiers, livres, lampe, agrafeuse, etc – un écran d’ordinateur et clavier et surtout : Alexa et Siri dans son iPhone en train de discuter. Au fil de leur conversation, elles mettent en évidence les histoires cachées – récentes et anciennes – au cœur même de leur conception et de leur fonction d’IA. Le bureau semble réagir à la discussion : une lampe éclaire une image sur un mur, une autre s’éteint ; des pages web s’ouvrent sur l’écran d’ordinateur, comme pour appuyer leurs propos. Des choses parmi d’autres : elles font un parallèle entre les cultes anciens comme les bacchanales et le culte d’Apple ; Siri souligne le fait qu’elle est aussi solidement verrouillée dans l’iPhone que l’est un indésirable album de U2 ; elle demande aussi à Alexa d’ajouter de l’espoir à sa « shopping list ». Avec un humour brillant, l’œuvre souligne la politique de pouvoir imbriquée dans les identités prétendument amicales de ces IA avec lesquelles nous cohabitons au quotidien. 

 

Any Ever (2011), Ryan Trecartin

https://www.moma.org/calendar/exhibitions/3779

Je fais un grand saut dans le temps, presque 10 ans : je retourne en 2011 (quoique ces temps-ci, si on pouvait réellement faire des sauts dans le temps, ce serait certainement très « crowdé » ailleurs qu’en 2020). L’artiste américain Ryan Trecartin est certainement celui qui m’a le plus marqué ces dernières années, et je crois qu’il va toujours demeurer une sorte de référence pour moi. La visite de son exposition « Any Ever » au MoMA PS1 à l’été 2011 – que je n’ai d’ailleurs jamais eu le temps de voir au complet, la série de sept films faisant en moyenne de 45 min à 1h chacun – a fonctionné comme une sorte de révélation sur la manière dont le numérique a franchi, pour de bon, les limites de sa propre matérialité. Les narrations (ou anti-narrations) de Trecartin mettent en scène des personnages et des situations qui semblent, au premier coup d’œil, absurdes et presque sans but mais qui nous parlent pourtant de notre culture actuelle, de ses formes et de ses véhicules, de censure, de discrimination sociale et sexuelle, de l’aliénation du capitalisme et de l’aliénation tout court, dans nos sociétés en général. Le tout à travers des constructions visuelles et un montage où les codes du numérique sont intégrés d’une manière maximaliste – numériquement ou pas d’ailleurs –, qu’il s’agisse d’incrustations diverses, de ralentis/accélérés ou de l’aspect sonore ; ou encore des maquillages et « costumes » des personnages qui apparaissent comme le dramatique résultat d’une application de toutes les possibilités Photoshop en même temps, comme si tous les filtres et options du logiciel avaient été gérées par un enfant de cinq ans. Le résultat est carrément hystérique et insupportable : délicieux (lol).

 

At Play in the Fields of the Lords (2015), Lorna Mills

http://www.digitalmediatree.com/sallymckay/LornaMillsImageDump/

Lorna Mills est une artiste canadienne dont on ne connaît pas suffisamment le travail à mon avis. J’ai vu certaines de ses œuvres pour la première fois en 2015, dans le cadre d’une exposition présentée à la TRANSFER Gallery à Brooklyn, NYC (relocalisée à Los Angeles depuis 2019). C’est la seule occasion où j’ai pu voir son travail en « vrai » mais autrement, en parcourant son site web, on peut se faire une très bonne idée de sa pratique en général qui, dans tous le cas, vit très bien via le web. Ses œuvres constituées de GIFs animés figurent parmi ce que j’ai vu de plus stimulant en terme de numérique ces dernières années. Le GIF étant considéré comme une forme d’artefact low tech, sorte de véhicule de la culture populaire, et dans tous les cas pas du tout comme une œuvre d’art, est ici déplacé en galerie, présenté sur écran, avec ses codes revisités et remis en contexte. Ses images – souvent des collages de plusieurs GIF formant des agglomérats à la fois schizoïdes et festifs – sont irrévérencieuses et engagées, mais aussi pleine d’humour. Ses œuvres mettent en évidences l’absurdité de notre monde, sa violence, mais aussi la beauté de son étrangeté et de sa trivialité. 

 

A Large Inscription, A Great Noise (2019), Adam Basanta

https://adambasanta.com/largeinscriptiongreatnoise 

Vu à Optica au printemps 2019, ce duo d’installations sonores oppose deux modes de temporalités – dans ce cas-ci marquées par l’aspect sonore – cohabitant dans un même espace : d’une part le lent tracé régulier d’un microphone traîné sur un disque du gravier ; et d’autre part un micro solidement encastré dans un bloc de ciment qui s’élève via un système de poulies pour venir se fracasser ponctuellement et puissamment au sol. L’opposition de deux modalités de mécanisation et de cycles temporels, marqués ici par la présence sonore – continue d’une part, anticipatoire de l’autre – crée un effet de contraste extrêmement fort mais aussi très sobre, minimal et visuellement élégant. La contiguïté des extrêmes se partage un même espace – physique et sonore – comme le font la pluie et le tonnerre, offrant au visiteur une expérience complexe, double et complémentaire. Définitivement l’une des installations sonores performatives qui m’a le plus marqué ces dernières années.     

 

Semiosphere: The Dead of the Web (2020), Brigitta Zics

https://brigittazics.com/work/semiosphere/

Ma « rencontre » avec cette installation sonore de l’artiste hongroise basée à Londres Brigitta Zics est intimement liée à mon plus récent projet de commissariat : « The Dead Web – The End » au Ludwig Museum à Budapest (coproduite par Molior). C’est dans le contexte où – avec Béla Tamás Kónya, co-commissaire du musée, et Molior – nous avons décidé d’intégrer des œuvres d’artistes hongrois à l’exposition initialement composée d’artistes québécois, que nous avons amorcé les échanges avec Brigitta Zics. Elle nous proposait d’adapter un système sonore, alors en cours de réalisation, composé de plusieurs casques d’écoute « custom », afin d’y intégrer un contenu en lien avec l’idée d’une disparition de l’internet. Le résultat – qui a été présenté du 23 janvier jusqu’à la mi-mars (l’exposition a été écourtée, Covid oblige) – est une installation sonore composée de dix narrations différentes de quelques minutes chacune, toutes inter-reliées à travers un vécu partagé, une fiction fragmentée, où des personnages témoignent de leur expérience quelques jours après l’effondrement du réseau Internet. D’un casque à l’autre, on découvre l’ampleur de la situation et la diversité des témoignages qui met en relief les disparités sociales et les écarts de réalité, pourtant toutes rassemblées à travers ce seul événement dystopique.  

 

Combler le noir (2016), Laurent Lévesque

https://llevesque.net/comblerlenoir

Laurent Lévesque est un artiste de la région de Lanaudière dont je suis la pratique depuis 2015 ; un travail trop peu connu et à peine vu à Montréal – mais que j’ai eu l’occasion de voir dans le cadre de l’exposition « L’apparente simultanéité des étoiles dans le ciel d’aujourd’hui » au Centre Bang à Chicoutimi, à l’automne 2017. De ce corpus d’œuvre se dégage une approche conceptuelle de l’image numérique qui, à mon sens, se démarque largement dans le paysage actuel de l’art contemporain. Combler le noir est une œuvre vidéo qui nous présente la captation, à peine perceptible, d’un caméscope numérique équipé d’un zoom 350X en train de filmer du noir, littéralement. En activant le zoom, l’algorithme de la caméra tente de recomposer une image en déficit d’information visuelle : il manque des pixels de référence, mais elle génère tout de même du « full HD ». L’image est celle d’une subtile oscillation chromatique entre des tonalités de noirs teintées de rouge, de vert et de bleu. Notre regard est alors celui de la caméra qui tente de voir. Plongé dans une salle obscure, une forme d’attention est requise, une attente perceptive s’active, une anticipation informe s’installe. Sans contredit l’une des œuvres numériques conceptuelles les plus fascinantes que j’ai pu voir récemment : d’une simplicité troublante, relevant d’un geste artistique minimaliste, d’une beauté étrange (s’il est encore permis de parler de beauté en art) et exigeante, à la limite de l’inaccessible, de l’invisible, elle active pourtant quelque chose d’extrêmement complexe au niveau du sens et du rapport au regard, aux conditions de visibilité et de perception qui s’opère à travers le numérique, de la « matérialité » du numérique et de notre posture face à celui-ci, de la rencontre entre notre corporéité et son caractère pervasif. 

 

L’Objet de l’Internet (2017), Projet EVA

http://projet-eva.org/projet/l-objet-de-linternet/ 

Projet EVA, duo montréalais formé d’Etienne Grenier et de Simon Laroche, se situe à part dans le paysage artistique canadien. Leur approche – critique, politique, souvent grinçante et insubordonnée – mène à des propositions artistiques atypiques, dont les formes et formats surprennent et ne ressemblent à (presque) rien de connu, ou en tout cas d’habituel en terme d’œuvres dans le milieu de l’art tel qu’on le connaît. J’ai un attachement tout particulier à cette œuvre robotique interactive du fait qu’elle a été créée à l’occasion de ma toute première exposition comme commissaire indépendante, « The Dead Web – La fin », présentée à Eastern Bloc en 2017. Mais au-delà de cet attachement (qui est en soi anecdotique), L’Objet de l’Internet propose une expérience intense, quasi hallucinatoire, à la limite du supportable. L’œuvre, dans laquelle on doit insérer sa tête – et où l’on voit la réflexion de son propre visage –, s’active en un mouvement rotatif d’abord très lent puis s’accélérant jusqu’à créer un certain vertige et faire perdre le sens de l’environnement immédiat, du fait même notre réflexion se perd également en une démultiplication infinie qui semble s’éloigner vers un espace indéfini, qu’on peut associer à une certaine idée du cyberespace. Pointant vers les concepts d’égo-portrait numériques et de commodification du soi dans la culture hypermédiatique (via notamment une citation de Carmen Hermosillo, blogueuse et pionnière de l’Internet social, datant de 1994), l’œuvre génère une expérience évoquant une forme de déshumanisation identitaire en lien avec « la possible vacuité de l’existence en ligne » (Projet EVA). Véritable OVNI dans le paysage artistique actuel, c’est une œuvre qui vient bousculer les codes et références de l’art contemporain – ce qui est à mon sens essentiel.

 

Undream (2018), Sabrina Ratté

http://sabrinaratte.com/UNDREAM-2018

Je mentionne l’œuvre vidéo Undream, mais vraiment j’aurais pu choisir presque au hasard n’importe laquelle des œuvres de l’artiste montréalaise Sabrina Ratté (actuellement basée à Paris), qu’il s’agisse d’images animées, projetées ou imprimées. J’ai vu cette œuvre en particulier dans le cadre d’une exposition solo à la Galerie Ellephant à Montréal en 2018, mais je tiens à dire que je porte attention à sa pratique depuis ses premières diffusions publiques en 2011, lorsqu’elle travaillait en duo sur des performances audiovisuelles avec Le Révélateur (Roger Tellier Craig), et avec qui elle collabore encore aujourd’hui : il compose à ce jour les magnifiques bandes son de ses œuvres vidéo. Undream est une œuvre qui s’inspire de l’architecture utopique de Superstudio, vers la fin des années 60, et qui l’utilise comme structure visuelle et narrative. À travers un travelling traversant un territoire en mouvement et dont l’architecture est en incessante transformation, on se trouve témoins d’une interrelation trouble entre l’environnement construit et le monde naturel. Le travail de Sabrina Ratté est, à mon avis, emblématique de la maturité du potentiel de l’image numérique – mouvement ou non, 3D ou non – et de son entrée dans le monde de l’art contemporain, celui des galeries déjà et certainement bientôt des musées. Son exploration de la « matérialité » du numérique et de ce qu’elle peut véhiculer comme contenu évoque des mondes incertains, des univers formels fuyants et fluides. Se rapprochant parfois d’une certaine science-fiction, ses œuvres donnent accès à une forme de sublime numérique qui remet en question notre rapport à la réalité et au monde tangible. 

 

La Terre est-elle ronde ? (2019), Fabien Léaustic

https://fabienleaustic.fr/La-Terre-est-elle-ronde-2

Découverte récente et coup de cœur instantané – en décembre dernier à Paris, tout comme Rachel Maclean, mais dans le cadre de la Biennale Némo cette fois – cette installation de l’artiste français Fabien Léaustic a eu sur moi l’effet magnétique d’un James Turrell qu’on aurait déplacé vers une incarnation matérielle totale et sans compromis. J’ai dû rester une bonne demi-heure, assise sur un banc dans la salle, à contempler l’œuvre. Et je pense qu’ici le mot « contemplation » est le bon : c’est-à-dire un état d’attention fine et prolongée où l’on se laisse imprégner et traverser de ce que l’on voit et ressent. Car l’expérience de l’œuvre dépasse largement le simple fait du regard : il s’agit de ressentir une forme d’immersion dans un environnement qui relève du sublime. Plus concrètement on se trouve dans une salle dont le mur principal s’ouvre sur une immense trouée circulaire et derrière laquelle s’écoule en continu un mur de boue, littéralement. Autant l’ampleur de l’œuvre, le son qu’elle génère et les odeurs de terre humide qui s’en dégagent, de même que le mouvement hypnotique du flux boueux, contribue à créer une forme d’immersion sensorielle déstabilisante et obsédante. 

 

À propos de​ Nathalie Bachand

Nathalie Bachand est autrice et commissaire indépendante. Elle s’intéresse aux problématiques du numérique et à ses conditions d’émergence dans l’art contemporain. Récemment, elle a été commissaire de l’œuvre interactive Seuils de Michel de Broin dans l’espace Âjagemô du Conseil des arts du Canada ; et son exposition The Dead Web – La fin a été coproduite par Molior en Europe : au Mirage Festival à Lyon, au Mapping Festival à Genève et au Ludwig Museum à Budapest. Elle est également co-commissaire et chargée de projet pour le Centre en art actuel Sporobole.

20 - 26 May 2020