Inner Space - Claudine Hubert recommande

4 - 11 June 2020

  • Pour Inner Space, nous avons demandé à des artistes, commissaires et critiques de nous recommander 10 coups de coeur artistiques. 
  • À vous de découvrir ce que nous propose la commissaire Nathalie Bachand cette semaine!

Listen. Witness. Transmit.

 

Dans le travail de commissaire, comme dans toutes les sphères de la vie, on cumule les connexions. Elles sont faites des relations que l’on établit et que l’on soigne, des filiations qui se tracent d’un projet à l’autre. En ce temps d’isolement, où la solitude, l’angoisse, l’anxiété ont été pour plusieurs d’entre nous des compagnons du quotidien, j’ai décidé de me laisser guider dans mes choix pour par l’amitié, et par les connexions que j’ai ressenties, tantôt avec l’artiste, tantôt avec son œuvre, souvent les deux ensemble. J’ai inclus à cette liste des amis, des artistes que je connais et d’autres que je ne connais pas, qui forment la trame d’une certaine cartographie de mon parcours d’amour pour arts technologiques, et montent un récit qui témoignera de mon intérêt pour les pratiques de toutes les technologies, même les plus artisanales. En juin 2018, j’ai assisté au congrès de l’Alliance des arts médiatiques indépendants, organisée par le regroupement NIMAC (National Indigenous Media Arts Coalition) à Saskatoon. Ils avaient nommé cette rencontre « Listen. Witness. Transmit. », et ce titre résonne très fort avec mon approche du commissariat : les œuvres qui m’interpellent le plus répondent à ces trois appels.

 

Stepper Motor Choir, de Peter Flemming – 2008

http://www.peterflemming.ca/works/smc

Peter est parmi les premiers artistes que j’ai accompagnés comme coordonnatrice à OBORO, lors de son exposition Lambinatronique, en 2008. Cette installation, placée dans la petite salle d’exposition, se nourrissait de la lumière du jour qui passait par le puits au plafond, activant des moteurs auxquels étaient fixées des plaques de vitre que la vibration faisait chanter à différentes tonalités, créant un chœur harmonique activé par la lumière. 

 

Christina Kubisch, Electrical Walks – en continu depuis 2003

Cette artiste allemande s’inscrit dans la grande tradition de la musique concrète et de la composition électroacoustique. En 2003 elle s’intéresse à l’Espace urbain et développe un casque d’écoute qui capte les ondes électromagnétiques des villes et les transforme en signaux sonores, créant une œuvre sonore en continuelle réinvention, qui relie de nombreuses villes du monde entre elles, mais qui révèle aussi la présence ubiuqiste et invisible de ces ondes :systèmes d'éclairage, wi-fi, systèmes radar, dispositifs de sécurité antivol, caméras de surveillance, téléphones cellulaires, ordinateurs, câbles de tramway, antennes, systèmes de navigation, guichets automatiques…. Dans chaque lieu, elle crée un tracé qui mènera les marcheurs dans un lieu sans ondes, souvent des endroits reclus et cachés, méconnus des habitants de la ville. 

 

Martine H. Crispo, L’excitation sonore de Zoé T., 2014

https://www.macaronimusic.com/excitation/

Artiste inclassable – musicienne, compositrice, sculpteur, vidéaste, performeuse –  Martine H. Crispo a développé un corpus d’œuvres à partir du concept du son optique. Pour la performance de Zoé T., elle imprime des motifs sur 6 grands disques et dans le noir elle fait tourner ses roues et active leurs sonorités rythmiques à l’aide de lampes de poche, passant  de l’une à l’autre à pas de loups. Aucun générateur de fréquence et aucun oscillateur ne sont utilisés, ce qu’on entend résulte d’une captation directe des ondes électromagnétiques du rayonnement lumineux. Grâce à un dispositif expérimental basé sur le son optique, son projet s’inspire directement des travaux sur le « son graphique » développé par les Russes et les Allemands à partir des années 1930 et perfectionné par Daphne Oram et Norman McLaren autour des années 1950 et 1960. 

 

Selma Lepart, R.E.D. (Réponse électrodermale), 2013

https://vimeo.com/162527558

Selma Lepart est une artiste française venue développer à Montréal ce projet d’une sensibilité troublante : un mur noir dans une salle sombre qui, quand on le frôle, s’active délicatement comme s’il avait la chair de poule à notre passage, comme lorsqu’on croise un-e étranger-ère et que le courant passe, mais cette fois c’est avec une présence fantomatique que la connexion opère. Selma a travaillé à OBORO sur la mécanique derrière cette œuvre et je n’en ai donc expérimenté que le prototype. J’aime bien les photos de son atelier qui dévoilent le revers d’une installation en apparence si épurée. 

 

Nadia Myre, Oraison (filet), 2014

https://vimeo.com/182159019 (extrait entre 03:50 et 04 :10)

Il y a des artistes qui nous accompagnent sur de longues périodes de temps, par leur œuvre, par leur présence, par leur amitié. Nadia est l’une d’elles – j’ai toujours suivi son travail avec énormément d’attention, depuis notre première rencontre à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, pour le Scar Project. L’exposition Oraison était une commande d’œuvre d’OBORO et nous l’avons exposée à une période émotionnellement chargée pour nous tous. L’élément que je veux souligner ici est le filet rouge, au centre de l’exposition, entièrement noué à la main par l’artiste, et activé par un moteur le faisant monter et descendre, comme un poumon au centre de la salle d’exposition, donnant son souffle aux récits qu’on y entendait. 

 

Verena Friedrich, The Long Now, 2015

http://heavythinking.org/the-long-now/

Une œuvre au concept tout simple: une machine aspire du savon, et recrache dans une boîte transparente une bulle ronde, qui flotte longtemps en suspension dans son environnement. On est hypnotisé par cette incarnation de l’éphémère, impatients de savoir combien de temps elle flottera avant d’éclater. Métaphore parfaite de la vie et de nos incertitudes quotidiennes, The Long Now résonne maintenant plus que jamais. Verena a développé ce projet en résidence à OBORO et lors de la présentation publique du prototype, nous étions près de 20 personnes à retenir notre souffle en silence, à fixer du regard cette simple bulle de savon, et lorsqu’elle se crevait, nos voix éclataient comme si nous avions été témoigne d’une disparition extraordinaire – jusqu’à ce la machine souffle une autre bulle identique et que nous reprenions le manège.

 

Scott Benesiinaabandan, Blueberry Pie Under a Martian Sky, 2016

https://vimeo.com/218957075?fbclid=IwAR2x7Kht9xFQ74MRSgVwCR_ggM-5NovRGgncsnqJfbkavPZ92m24G8PeoGs

Je m’étais peu intéressée à la réalité virtuelle jusqu’à ce que mette le casque pour voir ce projet par Scott. C’est avec cette œuvre que j’ai compris le potentiel de la VR comme dispositif artistique. Cette œuvre puise dans des récits de voyage dans le temps et à travers les dimensions, et l’artiste se sert parfaitement de son médium pour illustrer son propos. C’est aussi un voyage linguistique; Benesiinaabandan raconte que l’œuvre a été inspirée par le fait que l’expression «tarte aux bleuets  » n’existait pas en langue anishnabemowin jusqu’à tout récemment. Comment sa langue évoluera-t-elle pour décrire les technologies du futur, comme elle a évolué pour décrire le concept de « tarte »?

 

Ariane Plante, ICI, JAILLISSENT LES OISEAUX | 2017

https://truck-stop.ca/ariane-plante/

J’ai connu Ariane d’abord dans son rôle de commissaire. Nous nous sommes rencontrées à New York, lors d’un événement en art médiatique d’artistes du Québec. C’était à l’automne. Ce n’est que plusieurs mois plus tard que nous nous sommes revues par hasard, aux petites heures du matin, pendant MUTEK, quand le festival avait encore lieu en juin. Et c’est par MUTEK que notre amitié s’est approfondie et que nous nous sommes découvert des sensibilités artistiques très étroitement liées. Comme artiste du son, elle est une méticuleuse observatrice du moment présent, des frémissements, des tout petits sons. Cette œuvre a été produite pour le grand projet Truck Stop du Centre Clark, qui a parsemé l’autoroute 20 entre Montréal et Québec d’œuvres d’art. Le projet d’Ariane s’insère dans la tradition des « radio roadmovies », il se déploie lentement, comme parfois le temps est long sur la route entre les deux villes. L’œuvre est en temps réel, comme une invitation de l’artiste à entendre le monde sonore qui nous entoure comme une œuvre que l’on peut construire comme on le veut. Quand on prend le temps d’écouter, on y découvre des surprises remplies d’humour.

 

Anna Ridler, Mosaic Virus, 2019

http://annaridler.com/mosaic-virus 

À mon arrivée à MUTEK, j’ai reçu le mandat de monter une exposition soulignant le 20e anniversaire du festival. En quelques mois, avec l’équipe, nous avons réuni de nombreuses installations et je tenais à inclure un projet faisant appel à l’IA mais je m’y connaissais encore peu. C’est en écoutant la brillante chercheure américaine Kate Crawford en podcast que j’ai découvert le travail extraordinaire de l’artiste britannique Anna Ridler. Traçant des parallèles historiques de la « folie des tulipes » qui a balayé les Pays-Bas et l'Europe dans les années 1630 et la spéculation actuelle autour des crypto-monnaies, cette vidéo générée par un IA montre la floraison de tulipes, dans une version actualisée d'une nature morte hollandaise au goût du 21e siècle, où l'apparence de la tulipe est contrôlée par le cours du bitcoin. « Mosaïque » est le nom du virus qui cause les stries dans le pétale, ce qui augmentait leur valeur esthétique et contribuait à la hausse de leur valeur spéculative à cette époque. Dans cette pièce, les bandes dépendent de la valeur de bitcoin, évoluant pour montrer les fluctuations du marché.

 

KMRU, Continual, 2020

https://kmru.bandcamp.com/album/continual

À mon arrivée à MUTEK je me suis rapidement plongée dans des recherches sur l’art et l’intelligence artificielle, et en mars 2020 nous tenions à Montréal un Laboratoire de recherche en IA réunissant une quinzaine d’artistes de partout dans le monde. C’est ainsi que j’ai connu la pratique du musicien kenyan KMRU, et par lui, la scène foisonnante de la musique électronique en Afrique de l’Est. Ce compositeur s’est inspiré, dans son parcours artistique, de son grand-père, Joseph Kamaru, un musicien de benga et de gospel, un activiste et un héros national kenyan. KMRU conte l’histoire de son rapport à la musique de son grand-père ici. À son retour au Kenya après le AI Lab – et en plein confinement au Canada – KMRU a fait paraitre le EP Continual, qui s’écoute comme une œuvre sonore contemplative, presque un récit radiophonique. Ce fut pour moi un de ces merveilleux moments de découverte, porteur d’une amitié naissante.

 

À propos de Claudine Hubert

Claudine Hubert est commissaire en arts numériques et visuels. Elle fait actuellement partie de l’équipe de programmation des volets Forum IMG et exposition du festival MUTEK. Elle siège au comité arts numériques du Conseil des arts de Montréal, elle est présidente du conseil d’administration de l’organisme Les Ateliers Belleville et membre du centre Clark. Elle est également active sur la scène canadienne en développement de projets, tout récemment avec la résidence de création et de diffusion MUTEK-AVATAR. Elle a occupé pendant 11 ans la codirection générale et artistique du centre d’artistes OBORO, à Montréal, et a cofondé le centre d’artistes Tiers-espace à Saint-Jean (N.B.).

4 - 11 June 2020